Le 21 juillet 1986 à l'Alpe d'Huez, le jour où Bernard Tapie a mis fin à la bagarre entre Bernard Hinault et Greg LeMond

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France Télévisions
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Le 21 juillet 1986, Bernard Hinault et Greg Lemond franchissent en vainqueurs la ligne d'arrivée à l'Alpe-d'Huez. (AFP)

Lors du Tour de France 1986, Greg LeMond et Bernard Hinault, alors coéquipiers dans la formation La Vie Claire de Bernard Tapie mais rivaux pour le maillot jaune, remportent l'étape main dans la main.

Parmi toutes les histoires entourant la légende de Bernard Tapie, l'une d'entre elles conserve beaucoup de mystère. Le patron d'une formation cycliste était-il assez puissant pour contraindre deux immenses champions à ravaler leur rivalité pour singer une arrivée bras dessus bras dessous en haut d'une étape mythique comme celle de l'Alpe d'Huez ? C'est la question que beaucoup se sont posés, ce 21 juillet 1986, sans jamais trouver une réponse définitive. 

L'image fait partie de la légende du Tour. Bernard Hinault et Greg LeMond, après avoir bravé les 21 lacets du col mythique, franchissent l'arrivée accolés et tout sourires. C'est beau, c'est émouvant, presque trop. Car, de fait, le Français et l'Américain ne s'apprécient guère, pour ne pas dire qu'ils se détestent. Oui mais voilà, ils ont su ranger leur orgueil de champions pour faire triompher l'équipe. Aussi simple que ça ? 

Cette équipe, La Vie Claire, c'est celle de Bernard Tapie. Quand ce dernier se lance dans le cyclisme en 1984, c'est avec toute sa force de persuasion, sa vision, son ambition. Il sait que le sport est le vecteur parfait pour passionner les foules et il attire donc le populaire Bernard Hinault. Puis, en 1985, le futur dirigeant de l'Olympique de Marseille fait rentrer le loup dans la bergerie en enrôlant Greg LeMond. Là encore, à miser sur deux tableaux, Tapie joue avec le feu. Mais il ne va pas se brûler : Hinault gagne le Tour en 1985, LeMond lui succédera l'année suivante. Mais au prix de quels sacrifices ? 

Un coup marketing derrière les coups de pédale ?

Tour à tour, le Français et l'Américain on dû manger leur chapeau, donnant parfois l'impression d'être des marionnettes dont les ficelles étaient tirées par leur patron. Ne serait-ce pourtant pas donner trop d'importance à Bernard Tapie ? Etait-il si manipulateur ? Ses contempteurs l'ont accusé, à l'occasion de cette arrivée tellement médiatisée, d'avoir théâtralisé ce final pour faire parler de lui et de son équipe. En filigrane, toujours selon ces détracteurs qui n'ont pas cru à cette pantomime, il y avait bien un but mercantile moins avouable : la surexposition de LeMond, sa lutte avec "Le Blaireau" français, étaient aussi destinées à faire vendre des accessoires de vélo Look, dont Tapie était actionnaire, aux Etats-Unis. 

Une thèse plus ou moins aprouvée par LeMond qui raconte le jour où les dirigeants de La Vie Claire l'ont contacté : "Ils m’ont approché à l’Alpe-d’Huez où j’ai vu arriver à l’hôtel une fille à moto, en cuir noir, belle très belle, une sorte de James Bond’s girl irréelle, elle m’a dit : 'Greg LeMond, venez avec moi, monsieur Tapie aimerait vous voir…' On aurait dit une scène d’espionnage. Elle m’a emmené à l’hôtel de La Vie Claire par des voies détournées, pour préserver l’anonymat. Tapie était là, avec Hinault, il a aussitôt brandi une pédale Look, un prototype, et m'a dit : 'Tu vas gagner plus d’argent que tu ne l’as jamais imaginé'.

Bernard Tapie, ici entre Bernard Hinault et Greg LeMond, pose avec son équipe La Vie Claire le 31 janvier 1985.  (JOEL ROBINE / AFP)

Trente cinq ans après cette arrivée rocambolesque, on ne sait toujours pas si elle a accouché d'une émotion véritable entre deux champions hors norme ou si elle a été créée de toute pièce par l'omnipotent Bernard Tapie. Dans une interview accordée à L’Équipe, Greg LeMond confirme les invectives lancées contre l'ancien dirigeant de La Vie Claire : "Tapie m’a forcé à donner l’étape à Hinault. Mais que pouvais-je faire ? C’était lui qui me payait. À quel point j’aurais été impopulaire si j’avais attaqué Hinault ? Ça ne pouvait pas marcher. Mais j’étais d’accord avec tout ça."

"Personne n'a inventé ce scénario là"

Cependant, toujours dans le même quotidien, en 2019, Bernard Tapie balayait ces suspicions d'un revers de la main : "Je n’ai pas écrit le scénario. Il s’est fait en trois étapes : la première, nous avons eu une réunion la veille où j’ai expliqué qu’à force de se tirer la bourre de cette manière, aucun des deux coureurs n’allait gagner le Tour. La seconde, c’est leur concurrence terrible. Et enfin pour la dernière, j'ai dit à Hinault, 'Bernard avec le monde qu’il va y avoir à l’Alpe d’Huez, il faut absolument que tu protèges Greg. Tant pis si vous arrivez ensemble, il a le maillot jaune et il le garde'. Il me répond 'allez' l’air de dire 'on y va'. Et, finalement, ils arrivent ensemble. Ils sont tellement contents tous les deux parce que Bernard n’a pas été détaché par Greg et LeMond a gagné le Tour. Ils se tiennent la main, mais je vous assure que personne n’a inventé ce scénario-là."

Bernard Hinault, Bernard Tapie et Greg LeMond sur le podium de la 18e étape du Tour de France 1986 dont l'arrivée à l'Alpe d'Huez a vu les deux coureurs franchir la ligne main dans la main.  (- / AFP)


Alors coup de bluff ou vérité ? Le dernier concerné par cette histoire, Bernard Hinault confirme plutôt la version de Bernard Tapie comme il l'a expliqué à RMC Sport : "On n’avait pas discuté de cette possible arrivée entre nous." Le mystère demeure pourtant encore entier quant au rôle joué par l'homme d'affaires dans ce final d'où l'on ne sait toujours pas si le sport en est sorti grandi ou avili. Et c'est peut-être mieux ainsi. 

Le mot de la fin, comme souvent avec lui, revient à Bernard Tapie. Goguenard et jamais avare de contrepied, il se confiait dans L'Equipe à propos de cette victoire : "On me parle toujours de la finale de l’OM mais l’Alpe-d’Huez, c’est franchement mon meilleur souvenir".

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