Vidéo "J'ai été dégoûtée" : comment Marthe Gautier, la découvreuse de la trisomie 21, a été effacée de l'Histoire

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Son nom et son visage sont inconnus du plus grand nombre, mais c'est elle qui a découvert la cause de la trisomie 21. Marthe Gautier serait l'une de ces femmes victimes de "l'effet Matilda", dont la contribution à la science a été minimisée. "Complément d'enquête" raconte le 10 juin l'histoire d'une découverte... et d'une dépossession.

Elle a découvert le chromosome supplémentaire responsable de la trisomie 21, mais ce n'est que soixante ans plus tard que Marthe Gautier sera récompensée : elle a reçu la médaille de Commandeure de l'ordre national du Mérite. Elle avait alors 93 ans. Effacée de l'Histoire au profit d'un confrère qui s'est approprié la gloire de sa découverte, Marthe Gautier est l'une de ces femmes dont la contribution à la science a été minimisée. C'est "l'effet Matilda", théorisé au début des années 1990 par l'historienne des sciences Margaret Rossiter, en hommage à Matilda Gage, militante féministe qui, dès la fin du XIXe siècle, avait noté qu'une minorité d'hommes avaient tendance à s'accaparer des théories élaborées par des femmes.

Avec le témoignage de la nonagénaire et les explications de Corinne Royer, auteure d'un roman sur ce destin contrarié (Ce qui nous revient, éd. Actes Sud), "Complément d'enquête" raconte l'incroyable histoire de cette découverte.  

"Grand bricolage" avec le plasma d'un coq... issu de la ferme parentale

En 1958, Marthe Gautier est une brillante chercheuse à l'hôpital Trousseau, à Paris. Elle travaille sous l'autorité du Pr Turpin, un généticien. Celui-ci a depuis toujours l'intuition que ce que l'on appelle alors le "mongolisme" est d'origine chromosomique. Mais pour le démontrer, il faudrait faire des cultures cellulaires... ce dont personne en France n'est capable, explique-t-il à son équipe. C'est alors que, selon ses dires, la jeune Marthe lève le doigt : "Mais si, monsieur le professeur, dit-elle, moi, je sais faire des cultures cellulaires."

La chercheuse de 34 ans va alors se lancer dans ce qu'elle appelle un "grand bricolage". Elle applique des techniques apprises à Harvard, aux Etats-Unis, qu'elle est la seule à maîtriser en France. Il lui faut du plasma de coq pour ses expérimentations ? Elle rapporte à Trousseau une volaille de la ferme de ses parents, agriculteurs à Ocquerre (Seine-et-Marne). Et un soir, alors qu'elle observe les chromosomes d'un enfant trisomique... "Au lieu d'en trouver 46, j'en trouve 47. Alors je m'inquiète... Et je recommence le lendemain, et c'est toujours 47… Et voilà comment une découverte se fait !" raconte la chercheuse, dont l'œil pétille à ce souvenir.

Dépossédée, mise à l'écart de sa propre découverte

A l'époque, Marthe Gautier n'a pas de microscope pour faire des photos. Un élève du Pr Turpin, Jérôme Lejeune, lui propose de les faire pour elle. La chercheuse lui confie ses lames d'observation. Elle ne les reverra jamais. Il présentera seul la découverte au Canada, lors d'un congrès. Dans l'article qui l'annonce quelques mois plus tard, le nom de Marthe Gautier est bien cité, mais en deuxième position et mal orthographié.

Jérôme Lejeune bénéficie seul des honneurs et des promotions. Il sera même décoré du prestigieux prix Kennedy en 1962. La scientifique est mise à l'écart de sa propre découverte. Le Pr Turpin lui-même ne l'a jamais vraiment remerciée, dit-elle. "J'ai été plutôt dégoûtée, confie-t-elle. Dé-goû-tée." Sans chercher à rétablir la vérité, Marthe Gautier a par la suite quitté le service du Pr Turpin pour se consacrer avec succès à la cardiopédiatrie. 

Extrait de "Les effacées de l'Histoire", un reportage à voir dans "Complément d'enquête" le 10 juin 2021.

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