Reportage Migrants : au Royaume-Uni, les traversées de la Manche mettent au défi l'hospitalité des habitants du Kent

Article rédigé par
Envoyé spécial à Douvres et Folkestone - Yann Thompson
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 12 min.
Une famille de migrants est escortée par des garde-frontières britanniques, le 20 septembre 2021, dans le port de Douvres (Royaume-Uni), après avoir traversé la Manche. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Terre d'accueil de longue date, le littoral du sud-est de l'Angleterre est confronté à une vague continue d'arrivées de migrants. Le traitement réservé à ces nouveaux arrivants divise la population.

Ce reportage en Angleterre été initialement publié fin septembre 2021, alors que l'on constatait une forte hausse des tentatives de traversées de la Manche par rapport à l'année précédente. Après le naufrage d'une embarcation de fortune qui a fait 27 morts, au large de Calais (Pas-de-Calais), mercredi 24 novembre, franceinfo a choisi de le republier.


Il porte un gilet de sauvetage bleu, un bonnet bordeaux et, à la main, une tour Eiffel rutilante. Escorté par les garde-côtes britanniques sur un ponton du port de Douvres, un enfant d'une demi-douzaine d'années s'agrippe à son encombrant doudou de métal. Pour certains, ce serait un souvenir de vacances. Pour lui, cela a tout d'un porte-bonheur. Au petit matin, sous un ciel tourmenté, le gamin a survécu à une traversée de la Manche, l'un des couloirs maritimes les plus denses du monde, à bord d'un canot pneumatique surchargé.

>> REPORTAGE. Migrants : sur les côtes du Pas-de-Calais, comme une impuissance face aux traversées illégales de la Manche

"Ils sont 35 à avoir été secourus au large", dénombre Tracey Wiseman, postée sur le quai, au pied des célèbres falaises de craie blanche. Le total s'affiche dans sa paume, sur un petit compteur mécanique. A chaque migrant descendu des patrouilleurs de la Border Force, jour après jour, elle appuie sur le bouton et fait gonfler le bilan.

Ce lundi 20 septembre, cette vigie non officielle des débarquements de migrants affirme avoir comptabilisé 16 116 passagers depuis le début de l'année. Une semaine plus tard, le Home Office, le ministère de l'Intérieur, en recensera 17 063, selon la BBC (article en anglais). Le record de personnes arrivées à bord de "small boats", établi à 8 417 l'an dernier, a été dépassé dès juillet, faisant de ce sujet l'un des plus controversés de la rentrée outre-Manche. "Comment va-t-on réussir à gérer tout ce monde ?" s'inquiète la quarantenaire, à l'unisson de nombreux Britanniques.

"Parfois, des insultes fusent"

Durant la crise du Covid-19, la toiletteuse canine a profité de son chômage partiel pour déserter sa maison du centre industriel du pays. Elle a posé ses valises dans le Kent, une région bucolique surnommée "le jardin de l'Angleterre". Son obsession : "documenter" la situation migratoire sur le littoral.

Avec son compagnon, Tracey Wiseman ne se contente pas de compter les migrants. Elle les filme. Emmitouflée dans une veste réfléchissante orange, casquette vissée sur ses cheveux blonds, elle suit de sa caméra le défilé des exilés, du bateau jusqu'à l'entrée de la tente d'enregistrement. Tout est diffusé en direct sur sa chaîne YouTube au nom cryptique, XxTWxX, suivie par plus de 7 700 personnes. A chaque retransmission, une pluie de messages hostiles à l'égard des hommes, femmes et enfants filmés à leurs dépens, tantôt grelottants ou souriants.

Tracey Wiseman et son compagnon, David Goldsmith, filment un débarquement de migrants secourus par le patrouilleur "Hurricane" (à l'arrière-plan), le 20 septembre 2021, dans le port de Douvres (Royaume-Uni). (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

"J'ai de la peine pour certains, qui ont vraiment besoin d'aide, jure cette mère de deux enfants de 24 et 27 ans. Mais la plupart viennent profiter des allocations. Notre système de santé souffre, nos écoles explosent, des milliers de personnes sont en attente d'un logement, et voilà soudain qu'on trouve de l'argent pour héberger les migrants, avant les sans-abri." Selon elle, les Britanniques se sentent "abandonnés" par le gouvernement conservateur, qu'elle dit avoir un temps soutenu.

"Comme moi, beaucoup ont voté pour le Brexit en pensant que l'immigration s'arrêterait."

Tracey Wiseman, habitante de Douvres

à franceinfo

Tout en se défendant de "manquer de respect aux migrants" avec sa caméra, Tracey Wiseman dit comprendre "l'émotion" de ses abonnés véhéments. Cette ancienne membre du parti anti-immigration For Britain en a rencontré certains, venus lui apporter une boisson chaude ou un repas, en plus des dons qu'elle reçoit en ligne. "Il y a des chauffeurs de camions qui ont eu des ennuis avec des migrants à Calais, illustre-t-elle. Alors, oui, parfois, des insultes fusent, même sur le quai."

Une terre de "refuge" en plein doute

A l'aube de la Première Guerre mondiale, en août 1914, la ville de Folkestone, à quelques kilomètres de Douvres, a vu sa population doubler en un jour, avec l'arrivée d'environ 16 000 migrants belges fuyant l'invasion allemande. Cette scène a été immortalisée dans un tableau peint en 1915, qui demeure la plus grande pièce du musée municipal. "Presque tout le monde ici connaît cette peinture, qui fait partie de la conscience de Folkestone", assure le conservateur, Darran Cowd.

"L'arrivée des réfugiés belges", de l'artiste italien Fredo Franzoni, exposé dans le musée de Folkestone, le 21 septembre 2021. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

"Les gens sont-ils toujours aussi fiers d'accueillir des étrangers ? interroge-t-il. Je n'en suis pas sûr. Beaucoup apportent leur aide, mais on n'a pas vu de comité d'accueil de dignitaires comme en 1914. Si on avait eu ça, on aurait aussi eu des manifestations d'extrême droite." Jusqu'ici, la municipalité s'est contentée d'une piqûre de rappel à ses administrés, en votant une discrète résolution (PDF, en anglais) rappelant la tradition "d'accueillir ceux venant trouver refuge" à Folkestone.

Pour beaucoup d'habitants, le passé n'est pas le présent et Folkestone n'est plus le grand port qu'il a été. Depuis la fin des liaisons en ferry depuis Boulogne-sur-Mer, les rares arrivées maritimes en provenance de France sont celles de migrants. Aux peintures d'antan répondent des tatouages d'aujourd'hui. Face à la mer, un homme torse nu descend une canette de bière avec deux connaissances. A la vue de tous, son dos laisse apparaître le dessin d'une croix nazie et l'inscription des suprémacistes blancs : "White power" ("Pouvoir blanc").

"Ils ont eu du mérite d'arriver jusqu'ici"

Sur les hauteurs de Folkestone, Peter profite de la quiétude de la fin d'après-midi pour promener son petit chien, Monty. "Il n'est pas très à l'aise avec les gens", prévient son maître, canne à la main. Le quartier est moins tranquille depuis un an. De nouveaux voisins, entre 300 et 400 demandeurs d'asile, ont été installés par le gouvernement dans une caserne militaire désaffectée, les "Napier Barracks".

"Beaucoup de gens autour de moi voudraient les renvoyer en France, confie l'ancien routier de 67 ans. Moi, je trouve qu'ils ont eu du mérite d'arriver jusqu'ici, après tout ce qu'ils ont traversé. Au moins, nos terrains de foot s'animent de nouveau, ça change des promeneurs de chiens !"

A 17 heures, les portes de la caserne s'ouvrent et des éclats de rire foulent la pelouse. Des buts sont installés, des chasubles distribuées. Avant le coup d'envoi, Yohnes s'assoit derrière les cages. "Mes genoux ne sont plus tout jeunes", sourit ce demandeur d'asile de 50 ans, originaire d'Ethiopie, qui dépanne parfois comme arbitre. Tout en sirotant une bouteille de lait, il plaisante avec le gardien de but, qu'il connaît depuis peu. "On était sur le même bateau."

Des résidents des "Napier Barracks" jouent au football sur un terrain situé en face de la caserne, le 20 septembre 2021, à Folkestone. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Après avoir été débouté de sa demande d'asile en Allemagne, Yohnes a rejoint le nord de la France au début de l'été. Prix exigé par les trafiquants pour traverser la Manche : "Entre 2 000 et 2 500 euros", pour autant de tentatives que nécessaire. Le moteur du premier canot est tombé en panne en pleine nuit. "Les vagues nous emportaient au large. Heureusement, au bout de six heures, on a été ramenés vers la France par une inversion du courant."

Seconde chance, deux nuits plus tard. Côté français, dans les dunes, malgré les pleurs d'un enfant de 2 ans, le groupe est passé inaperçu. "La traversée a été terrifiante", rapporte le quinquagénaire en tongs blanches.

"La mer était mauvaise, on devait avancer lentement et écoper l'eau du bateau."

Yohnes, demandeur d'asile

à franceinfo

Mais cette fois, ils ont réussi à franchir le bras de mer. Une fois interpellés par la Border Force à Douvres, les passagers ont été "détenus pendant cinq jours, quelque part près de Londres". Remis en liberté après avoir demandé l'asile, Yohnes a été conduit dans un hôtel, puis dans la caserne de briques rouges de Folkestone. Il y est nourri et reçoit l'équivalent d'une trentaine d'euros par mois. Il lui faudra sans doute attendre un an, sans permis de travail, avant l'obtention éventuelle du statut de réfugié. Dans le cas où il ne l'obtiendrait pas, il risque l'expulsion. "Pour l'instant, la vie au Royaume-Uni est merveilleuse", savoure-t-il.

Racisme, Covid et "désespoir"

Une vie merveilleuse ? L'accueil n'est pas toujours cordial près des "Napier Barracks". "Des automobilistes leur lancent des injures racistes dans la rue", assure une bénévole, Polly, sous un prénom d'emprunt pour éviter d'être ciblée par des sympathisants d'extrême droite. A l'automne 2020, cette militante associative a été "surprise" par la youtubeuse Tracey Wiseman en train d'offrir du matériel de toilette aux résidents. Une altercation s'est ensuivie entre la vidéaste et un demandeur d'asile qui lui demandait d'arrêter de filmer. En moins d'un an, seize incidents racistes visant des demandeurs d'asile ont été recensés ici par le ministère de l'Intérieur, selon The Guardian (article en anglais).

A l'intérieur, les "Napier Barracks" ont acquis une sinistre réputation. "Très vite, on s'est rendu compte que l'hygiène et l'accès aux soins étaient déplorables, témoigne Polly. La gestion du site était confiée à un sous-traitant privé. Il y exploitait des étrangers sous visa étudiant sans aucune qualification pour accompagner du public vulnérable, parfois traumatisé."

La situation derrière les barbelés est devenue "hors de contrôle" durant l'hiver, avec des tentatives de suicide et un important incendie, "déclenché par désespoir", selon la bénévole. Parqués dans des dortoirs d'une douzaine de personnes, plus de la moitié des demandeurs d'asile ont été touchés par l'épidémie de Covid-19. Les autorités sanitaires avaient pourtant mis en garde l'exécutif contre le risque important de cluster dans ces lieux.

Un dortoir des "Napier Barracks", en février 2021, lors d'une visite inopinée par l'Inspection des prisons pour le compte de l'Inspecteur indépendant de l'immigration. (HER MAJESTY'S INSPECTORATE OF PRISONS)

Malgré des défaillances pointées par l'Inspecteur indépendant de l'immigration (PDF, en anglais), une condamnation devant la Cour suprême (PDF, en anglais) et un rapport parlementaire accablant (PDF, en anglais), le gouvernement a décidé de pérenniser l'utilisation des "Napier Barracks" jusqu'en 2025. Des "travaux d'amélioration significatifs" ont été réalisés en réponse aux différentes critiques, assure-t-il. Deux recours en justice ont été lancés pour faire annuler cette prolongation de bail.

Un bastion conservateur "divisé" 

En 2016, Folkestone a voté à 62% en faveur du Brexit, contre 52% à l'échelle nationale. La question de l'immigration, surtout d'Europe de l'Est, était alors au cœur des débats. Les arrivées récentes de migrants africains et asiatiques à bord de "small boats" constituent un nouveau défi pour cette population "conservatrice" et relativement pauvre, "très divisée" sur le sujet de l'immigration, comme l'observe l'artiste André Verissimo.

A l'automne 2019, ce petit-fils d'immigrés portugais qui avaient fui la dictature du président Salazar a vu le sujet s'imposer à lui. En se promenant sur une plage de Folkestone, il est tombé sur un dinghy et quelques gilets de sauvetage abandonnés. Il s'est figé sur le sable.

"Je me suis demandé à quoi pouvait bien ressembler cette traversée, ce face-à-face avec la mort."

André Verissimo, artiste portugais installé à Folkestone

à franceinfo

Deux ans plus tard, cet artiste de 38 ans, connu sous le pseudo Local Foreigner, vient de présenter le projet né de cette réflexion. Sur le port, dans le huis clos d'un conteneur, le spectateur est embarqué grâce à un casque de réalité virtuelle à bord d'un canot, au milieu de la Manche. Les images à 360° proviennent d'une traversée des eaux anglaises effectuée par André Verissimo avec un sauveteur en mer. 

Extrait du projet "Just another crossing", de l'artiste André Verissimo, alias Local Foreigner. (ANDRE VERISSIMO)

"Même si ce n'est pas comparable avec le parcours d'un migrant, la réalité virtuelle peut aider à comprendre ces situations qui se déroulent sur nos côtes, veut croire l'artiste. L'art peut créer de l'empathie." L'un des premiers visiteurs a été un membre de la Border Force, venu incognito. "Il m'a glissé que les gens n'avaient aucune idée des conditions endurées lors de certaines traversées, avec des migrants déshydratés buvant de l'eau de mer."

Vers un système d'asile à deux vitesses ?

Pour le député conservateur de Folkestone, la situation n'a que trop duré : les traversées de la Manche doivent "cesser". "Mes concitoyens sont extrêmement préoccupés par ces arrivées de plus en plus fréquentes de personnes, souvent de jeunes hommes, dont on ne sait absolument rien", affirme Damian Collins. Pour lui, les demandes d'asile au Royaume-Uni doivent se faire en priorité depuis l'étranger, via "les voies légales" qui existent déjà dans les pays de transit, notamment dans les camps de l'agence des Nations unies pour les réfugiés.

"On ne peut plus accepter que des gens paient des passeurs et prennent le risque de se noyer dans nos eaux."

Damian Collins, député conservateur de Folkestone et Hythe

à franceinfo

L'élu de 47 ans soutient le projet de loi "Nationalité et frontières" du gouvernement britannique, débattu depuis juillet au Parlement. Ce texte vise notamment à augmenter à quatre ans, contre six mois actuellement, la peine de prison encourue par les migrants qui cherchent à entrer illégalement dans le pays. Présenté par l'exécutif comme "juste mais ferme", le document prévoit aussi d'accorder moins de droits aux demandeurs d'asile arrivés illégalement qu'à ceux qui auront été choisis par la filière officielle.

Le projet de loi est dénoncé par les associations d'aide aux migrants à Folkestone. La "crise migratoire" brandie par Londres n'existe pas, clament les militants. Les arrivées en "small boats" sont certes en progression, mais les autres voies, notamment à bord de camions, se tarissent. A la mi-2021, 14 670 demandes d'asile avaient été déposées outre-Manche, soit moins que les 16 619 recensées à la mi-2019, selon les chiffres officiels (en anglais). "Le gouvernement joue à un jeu dangereux, qui encourage les sentiments antimigrants et xénophobes", s'alarme Polly, la bénévole des "Napier Barracks". Pour elle, du fait de son passé colonial et de sa place dans le monde, "le Royaume-Uni a la responsabilité d'accueillir davantage de réfugiés".

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