Procès du 13-Novembre : le journal de bord d'un ex-otage du Bataclan, semaine 10

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Le Palais de justice de Paris, en novembre 2021. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

David Fritz-Goeppinger fait partie de la douzaine de personnes prises en otage par les terroristes au Bataclan. Photographe, il tient son journal de bord pendant toute la durée du procès des attentats du 13-Novembre.

Le 13 novembre 2015, David Fritz-Goeppinger est au Bataclan lorsque la salle de concert est attaquée par trois hommes, armés de fusils d'assaut et de ceintures explosives. "Plus jamais de ma vie je n'oublierai ces visages", confie David. Pris en otage pendant deux heures et demie, il pense à chaque minute que son heure est venue. Jusqu'à l'assaut des policiers de la BRI. Cette nuit-là, les attaques coordonnées sur le Stade de France, des terrasses du 10e et 11e arrondissement de Paris et le Bataclan, font 130 morts, dont 90 dans la salle de concert, et plus de 400 blessés. Près de six ans plus tard, c'est le procès de ces attentats qui se tient à Paris. David Fritz-Goeppinger, aujourd'hui photographe, a accepté de partager via ce journal de bord son ressenti, en image et à l'écrit, durant les longs mois que va durer le procès historique de ces attentats du 13-Novembre qui ont marqué la France. Voici son récit de la dixième semaine.

>> Le journal de la neuvième semaine
>> Le journal de la onzième semaine


Le contrecoup

Au Palais de justice de Paris, le 17 novembre 2021. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Mercredi 17 novembre. La pluie sèche sur les dalles des marches du Palais tandis que le soleil se cache au-dessus de la capitale. Comme un vestige d’hier soir, le coup de tampon de la salle de concerts où j’ai passé la soirée d’hier trône sur mon poignet : “Petit Bain”. Malgré le double expresso, je suis fatigué et je mentirais si je disais qu’hier soir, j’étais parvenu à me déconnecter du procès. J’ai l’impression de porter sur mes épaules des semaines de fatigue physique et psychologique. Je parlais hier du décalage que je subis chaque jour et de toutes les questions que l’audience soulève en moi. Ce décalage intangible pendant des années est désormais concret et s’inscrit dans ma vie de tous les jours.

Mon chemin est désormais tout tracé jusqu’à “ma” place dans la salle principale. Je dépose mon sac et vais bavarder (en espagnol) avec Nancy. Après avoir fait un tour d’horizon de beaucoup de victimes, je constate ne pas être le seul à faire l’accumulation de la fatigue. Le contrecoup de la fin de semaine fait écho dans le prétoire. Aujourd’hui, deux grands acteurs de l’époque viennent témoigner à la barre. Il s’agit de Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur au moment des faits ainsi que de François Molins, procureur de la République de Paris.

La voix du président brise le silence de la salle d’audience, il invite le témoin. Bernard Cazeneuve s’approche. Il porte une veste croisée qui ressemble à celle d’un amiral. À la barre, il s’adresse à la cour avec grande maîtrise et revient avec précision sur la politique antiterroriste menée entre 2014 et 2015. Je n’ai presque plus de pages libres dans m,on carnet à force d’annotations et citations au fil de l’audience. Je suis installé dans la salle des criées au moment où j’écris ces mots. Après une suspension d’une demi-heure je regagne ma place et discute avec Gaële Joly de l’audience du jour. La déposition de Bernard Cazeneuve touche à sa fin. Après une nouvelle suspension, le président demande aux spectateurs de regagner leur place, comme nous, il semble fatigué. N’ayant pas remarqué que son micro était resté ouvert il se permet un soupir, accueilli par des rires.

François Molins s’approche de la barre et sa démarche trahit une certaine tension. Après qu’il a répondu aux questions liées aux code de procédure pénale, le procureur préfère s’asseoir pour s’adresser à la cour, d’où la démarche. Après avoir donné des détails techniques du rôle qu’il avait à l'époque, il commence le récit de sa soirée du 13-Novembre. Son témoignage très poussé de ce qu’il a vu ce soir-là permet de répondre à certaines des questions qui me hantent depuis six ans. Que se passait-il à l’extérieur ? Qui était là ? François Molins fait partie de ceux qui ont vu le Bataclan après l’attentat. Son témoignage me fait vaciller : "(...) Je ne sais pas si je n’arrivais pas à y croire ou si je refusais d’y croire. Je suis rentré trois fois dans le Bataclan (...)"

Je termine l’écriture de ce billet assis sur un banc de la salle des pas perdus tandis que François Molins continue sa déposition. J’ai dû m’extraire difficilement de la salle des criées pour ne pas terminer ma journée à 21 heures. J’essaye de prendre du repos dès que c’est possible. La voix du distributeur d’en-cas brise le silence religieux de la salle des pas perdus. : “Autorisation, veuillez patienter !”

À demain.


Les neufs mois

Clara, Yann, Mélisse et Samantha, devant le Palais de Justice de Paris. Ils sont chargés de l'accueil des parties civiles au procès des attentats du 13-Novembre. (DAVDI FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Jeudi 18 novembre. En arrivant au Palais, j’ai eu envie de photographier Clara, Yann, Mélisse et Samantha qui sont membres de l’organisation du procès "V13" à la cour d’appel. Ce sont eux qui chaque jour, en arrivant rue du Harlay, nous accueillent avec un sourire derrière le masque. Ces acteurs, discrets, qui étaient au départ des silhouettes portant des chasubles roses, sont devenus de véritables compagnons du quotidien des parties civiles. Grâce à leur soutien au jour le jour, nous comprenons un peu mieux les démarches administratives propres à tout le dispositif. Le gilet rose qui les rend facilement reconnaissables contraste dans le grand bâtiment aux couleurs monotone du Palais de Justice. Plus loin, d’autres équipes sont postées à des endroits stratégiques du sanctuaire. Après 45 jours d’audience, je sais désormais qu’ils sont prêts à nous assister à tout moment et leur présence est devenue rassurante.

Lorsque je m’installe dans le prétoire, l’audience a déjà démarré et un enquêteur de la DGSI témoigne derrière un voile. Comme lors de l’audition de son collègue, le contraste entre sa figure mystérieuse et son contrôle du sujet est frappant. L’enquêteur identifié comme "948SI" revient sur le parcours en Syrie de certains des accusés, présents dans le box ou non. Après des problèmes techniques autour de la diffusion d’une vidéo durant l'audience, je décide de sortir prendre l’air sur les marches du Palais et discute avec Gwendal et des amis parties civiles. En bavardant avec eux, je repense à nos premiers moments dans le procès et à quel point l’exposition quotidienne avec celui-ci nous a changés. Au fil des jours, certains d’entre nous sont devenus des repères les uns pour les autres, repères devenus nécessaires à la traversée des neufs mois. Ce midi, je disais à une journaliste que les lampadaires de la salle des pas perdus donnaient, le soir, l’impression d’être dans une grande rue ou une place. À l’ouverture du procès, nous ne faisions qu’y passer. Aujourd’hui, tout le microcosme de V13 s’y retrouve, les journalistes avec les victimes, les victimes avec leurs proches, les organisateurs entre eux.

J’ai désormais conscience d’avoir un pied dehors et dans le groupe. Mon point de vue d’observateur et narrateur de mes propres émotions m’y oblige. À cause de la tenue de ce journal mais aussi à cause du cordon orange qui accompagne le rouge des parties civiles. Sans être ni journaliste, ni chercheur, ce cordon me donne accès à la salle des criées pour travailler et avoir accès à mon ordinateur pour vous écrire. Malgré ma condition chimérique et inédite, il ne se passe pas un jour où je retrouve d’autres victimes pour échanger sur notre ressenti et vécu commun. Finalement, nous le savions déjà mais nous sommes les seuls à nous comprendre. Comme si les réunions de l’après attentat étaient désormais une force commune.

L’enquêteur a terminé depuis un moment son exposé et répond désormais aux questions des avocats de la défense. Comme à chaque fois, les questions sont pointues. Sa voix, robotique (dûe à la visioconférence), résonne dans la salle des criées tandis que les cliquetis des claviers des journalistes suivent ses propos. La voix du président fend la pièce, il suspend l’audience le temps que l’enquêteur suivant prenne place derrière le voile.

Comme hier, je préfère m’arrêter là. J’ai, chaque jour, une jauge que je préfère ne pas dépasser afin de me protéger, je l’ai atteinte aujourd’hui après le visionnage d’une vidéo projetée par "948SI".

Il fait nuit, je rentre.


La bibliothèque

L'équipe chargée de l'accueil au Palais de Justice de Paris pendant le procès des attentats du 13-Novembre. (DAVID FRITZ-GOEPPINGER POUR FRANCEINFO)

Vendredi 19 novembre. J’ai rendez-vous à midi, place Dauphine. Je retrouve Bertrand et Olivier Laplaud installés à la terrasse d’un café qui, malgré lui, commence à devenir le point de rendez-vous de la plupart des acteurs du procès. À notre petit groupe se greffent Georges Salines, puis Jean-Claude puis Emmanuel Carrère.

La raison de ce petit rassemblement improvisé est dûe au fait que le début de l’audience est décalé à 13h30. Ce matin se tenait en huis clos le débat sur l’anonymisation des enquêteurs belges et il semble que cela ait pris plus de temps que prévu. Après plusieurs cafés, je rentre dans le dispositif du Palais. L’audience n’a toujours pas démarré et j’en profite pour m’installer en salle des criées pour y passer l’après-midi. Aujourd’hui, deux autres enquêteurs de la DGSI* poursuivent l’exposé du parcours des accusés. À la différence d’hier, nous étudions le parcours des trois terroristes du Bataclan, et donc des deux terroristes qui nous ont pris en otage.

Il ne reste que trois pages dans mon carnet et j’ai prévu d’aller en acheter un nouveau à la sortie de l’audience. A vrai dire, je n’avais pas prévu de rester très longtemps mais comme souvent, je suis happé par les informations que livre l’enquêteur. J’essaye d’écrire petit pour économiser de la place et note chacune des lignes des diapositives projetées. J’ai presque envie de pouvoir dialoguer avec lui pour lui poser directement mes questions, tant je suis emporté par son exposé. Parmi les questions de l’après, une est souvent revenue : qui sont les hommes qui nous ont retenus en otage et quel est leur parcours ? Au fil des années, quelques informations avaient été publiées par la presse mais certaines lacunes existaient toujours jusqu’à il y a quelques minutes.

Apprendre tous ces détails me soulage. Ces six dernières années, j’ai souvent eu l’impression qu’au fond de mes douleurs se nichaient des interrogations stockées dans ma bibliothèque traumatique. Depuis le 8 septembre, je m’y rends chaque jour en attendant qu’une question se présente pour pouvoir enfin l’archiver et l’oublier. Les informations que j’apprends aujourd’hui me renvoient directement à la prise d’otages et à ma propre interprétation des faits. Ce travail de mémoire quotidien à beau être fatiguant, il s’avère être utile à ma reconstruction et modifie constamment ma vision de l’Évènement.

J’ai le sentiment que de loin, le procès peut sembler horizontal et assez régulier mais dans mon esprit, c’est l’inverse. Chaque jour est différent, tant par la teneur des débats que par les émotions qu’ils créent en moi. Il m’arrive certains soirs de quitter le Palais avec de la colère et encore plus de questions qu’à l’arrivée. D’autres, comme hier, où ma tristesse prend le dessus sur le reste. Mais il y a aussi des journées comme aujourd’hui où le sentiment d’avoir avancé m’accompagne.

Sur la photographie accompagnant ce billet, une seconde équipe chargée de l'accueil au Palais de Justice qui, elle, est généralement située dans le sanctuaire.

Il est trop tard pour que j’aille acheter un nouveau carnet, tant pis.

À mardi.

*Direction générale de la sécurité intérieure

>> Le journal de la onzième semaine

David Fritz-Goeppinger. (FAO WARDSON)

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