De "brioche" à "Abou Yahya", le parcours de Mohamed Abrini, accusé de premier plan au procès des attentats du 13-Novembre

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Mohamed Abrini au procès des attentats du 13-Novembre, à la cour d'assises spéciale de Paris.  (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

Grand ami d'enfance de Salah Abdeslam, ce Belge de 36 ans est passé, en à peine un an, de délinquant multirécidiviste à terroriste radicalisé. 

"Quand j'étais très petit, on m'appelait Spider-Man, parce que je grimpais aux murs. Ensuite c'était 'brioche'." Rires dans la salle d'audience, mardi 2 novembre. Lors de son interrogatoire de personnalité devant la cour d'assises spéciale de Paris, Mohamed Abrini est revenu sur sa vie d'avant. Avant qu'il ne convoie les frères Abdeslam de Bruxelles à Paris, le 12 novembre 2015. Avant d'accompagner les deux kamikazes, le 22 mars 2016, à l'aéroport de Bruxelles-Zaventem. Cette vie d'avant commence par "une enfance normale, comme beaucoup de familles ont la chance d'avoir", a décrit ce Belge de 36 ans derrière la vitre de l'immense box de verre, tout près de son "pote", Salah Abdeslam

Moins médiatique que son acolyte de Molenbeek, Mohamed Abrini n'en fait pas moins partie des accusés de tout premier plan dans le procès des attentats du 13 novembre 2015. Il encourt la prison à perpétuité. "On n'est pas sortis du ventre de nos mères avec une kalachnikov en main : on a été des enfants", a-t-il tenu à rappeler. L'homme a un visage rond et le teint blafard, après plus de cinq ans en détention, en Belgique puis "à la merveilleuse prison de Fresnes", où il a été transféré début juillet, en vue du procès.

"Echec scolaire, échec sportif, échec et mat"

Né le 27 décembre 1984 à Berchem-Sainte-Agathe, une petite commune de Bruxelles, il est le deuxième d'une fratrie de six enfants. Ses parents sont Marocains mais lui n'a que la nationalité belge, comme il a tenu à le rappeler face à la cour. A Molenbeek, il a grandi sans manquer de rien : "J'avais tout ce que je voulais, comme mes frères et sœurs", a-t-il confié lors de ses nombreux interrogatoires depuis son arrestation en avril 2016. Son parcours scolaire s'est pourtant révélé chaotique. Il abandonne sa formation en mécanique-soudure avant d'avoir obtenu son diplôme et quitte l'école en classe de troisième. Adolescent, il rêve longtemps de devenir footballeur professionnel, se qualifiant de "joueur exceptionnel" face aux juges d'instruction. Mais on ne lui a pas laissé sa chance, regrette-t-il. "Echec scolaire, échec sportif, échec et mat, quoi", a-t-il résumé face à la cour. 

Il a "17 ans et 359 jours" quand il fait son premier séjour en prison pour vol de voiture, fin 2003. Dès lors, son casier se remplit : il totalise 12 condamnations entre 2002 et 2015. Sa spécialité ? Le vol de coffres dans les concessions automobiles, ce qui lui a valu le surnom "la Brink's", référence à la célèbre société de transport de fonds. "ll y a aussi toute une série de conduite sans permis", a relevé le président. Permis de conduire que Mohamed Abrini n'a en fait jamais passé. "C'était une question de paresse".

Entre les cambriolages et les allers-retours en prison, il a exercé quelques petits boulots en intérim, en tant que technicien de surface ou serveur chez Quick... "Il y a eu un peu d'élagage aussi", s'est-il souvenu avec difficulté lors de son interrogatoire de personnalité. Il finit par ouvrir une sandwicherie, dans laquelle il investit plusieurs dizaines de milliers d'euros d'argent sale, issu de ses délits.

"Je fais partie de ceux qui n'ont pas réussi"

Il fume du cannabis, boit, sort beaucoup dans les discothèques et fréquente assidûment les casinos. "C'était une maladie. J'y allais très souvent et un peu partout en Europe, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Espagne…", détaille-t-il. "C'était financé par quoi ?" lui a demandé le président. "Je vendais des sandwichs. Ça marchait bien". Il raconte avec une certaine nostalgie ses virées sur la Côte d'Azur, ces journées où il "pouvait gaspiller jusqu'à 5 000 euros par jour". Et de commenter, à propos de cette période : "J'ai eu plus que ma part de bonheur."

A Molenbeek, "où tout le monde se connaît", Mohamed Abrini occupe un rôle central dans la bande de ceux qui deviendront de futurs terroristes. Ses voisins et amis les plus proches s'appellent Abdelhamid Abaaoud (coordinateur des attaques du 13-Novembre), Ahmed Dahmani (emprisonné en Turquie et soupçonné d'être un logisticien de la cellule jihadiste) et bien sûr les frères Brahim et Salah Abdeslam. "On est voisins avec Salah depuis vingt-cinq ans. J'ai connu toute sa famille. Le soir, je fermais mon commerce, j'allais au café de son frère", a-t-il raconté à la cour. Le bar Les Béguines, géré par Brahim Abdeslam (le kamikaze du Comptoir Voltaire) est vite devenu le centre de tous les trafics, où l'on vendait et consommait du cannabis sans se cacher. Mohamed Abrini y passe presque tous les jours.

"On a l'impression, entre 2003 et 2014, que vous n'aviez pas vraiment de but", lui fait remarquer le président. C'est Molenbeek qui veut ça, rétorque l'accusé. "La plupart d'entre nous, on était en échec scolaire. En grandissant, il n'y a pas de choix. Certaines personnes réussissent, travaillent, ont des familles, des enfants", a-t-il détaillé depuis son box. Mais à l'entendre, ces gens-là sont rares. "Si vous mettez dans la balance ceux qui ont raté et ceux qui ont réussi, on est sur du 80-20. Je fais partie de ceux qui n'ont pas réussi", tranche-t-il.

Fin 2014 : le tournant de la radicalisation

Un événement déterminant va venir bousculer Mohamed Abrini et le faire basculer dans la radicalisation. Alors qu'il est de nouveau incarcéré de janvier à septembre 2014, il apprend, une semaine avant sa sortie, que son petit frère Souleymane a été tué en Syrie, après être parti combattre auprès d'Abdelhamid Abaaoud. Le directeur de la prison lui demande d'appeler sa famille. Dès lors, il n'a plus qu'une obsession : partir lui aussi en Syrie. Lui qui ne connaissait pas grand-chose à la religion se met à lire le Coran, fréquente régulièrement la mosquée de son quartier et commence à s'intéresser de près au jihad.

A la sandwicherie, il convie de plus en plus souvent les frères Abdeslam et Ahmed Dahmani. Tous les quatre tenaient "des propos radicaux, regardaient des vidéos jihadistes et soutenaient clairement l'Etat Islamique", a déclaré l'associé de Mohamed Abrini aux enquêteurs. A cette époque, ils sont des dizaines à avoir quitté Molenbeek pour rejoindre les rangs de l'Etat islamique. Quand Abrini sort de prison en septembre 2014, "[son] quartier est vide parce que beaucoup de gens étaient en Syrie".

En novembre 2014, il envoie plusieurs SMS à sa fiancée, dans lesquels il livre sa haine des non-musulmans et ne cache pas sa volonté de partir faire le jihad. "Je vais me battre pour defendre la cause du Tout-puissant, j'ai des sœurs qui se font violer, des petits frères et sœurs qui se font massacrer", lui écrit-il notamment. 

Du 23 juin au 17 juillet 2015, il effectue un voyage en Turquie, lors duquel il passe la frontière syrienne. Il reste neuf jours dans le pays, dont trois dans la ville où repose la dépouille de son frère. Le reste du temps, il est à Raqqa, où viennent régulièrement le voir Najim Laachraoui, l'un des kamikazes des attentats de Bruxelles, et Abdelhamid Abaaoud. Il hérite d'un nouveau surnom : "Abou Yahya", la kunya (nom de combattant) de son frère Souleymane, qu'il reprend à son compte. Abdelhamid Abaaoud lui demande alors de se rendre en Angleterre, pour récupérer une somme d'argent, selon les déclarations de Mohamed Abrini devant les juges d'instruction. Mais les enquêteurs se demandent aujourd'hui s'il n'est pas plutôt allé faire des repérages pour fomenter un attentat au stade de foot de Manchester. Une suspicion corroborée par un message retrouvé dans l'ordinateur d'un des terroristes et évoquant un projet d'attaque, finalement abandonné, à l'occasion de l'Euro 2016.

Chauffeur du "convoi de la mort"

C'est finalement en France que le délinquant désormais radicalisé va jouer un rôle central, au côté de la cellule jihadiste responsable des attaques de Paris et Saint-Denis, le 13 novembre 2015. Au cours des jours précédant les attentats, il multiplie les allers-retours avec les frères Abdeslam pour réserver les planques des futurs commandos.  

Le 11, il est filmé dans une station-service de l'Oise, au nord de Paris, avec Salah Abdeslam, au volant de la Clio qui a servi deux jours plus tard à commettre les attaques. Le 12, dans l'après-midi, il participe au "convoi de la mort", comme il l'a expliqué lors de son audition du 1er juin 2016, selon les documents que France Inter a pu consulter. Trois voitures transportant les terroristes se suivent et font une première étape à Charleroi, en Belgique. Il fait la route avec eux jusqu'à la planque de Bobigny. Il "embrasse une dernière fois tout le monde" et repart à Bruxelles en taxi, moyennant 365 euros, dans la nuit du 12 au 13 novembre.

Deux jours après les attentats, sa photo circule partout. Le 24 novembre, il fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Mohamed Abrini débute alors sa cavale, qui durera plus de quatre mois. Il est rapidement récupéré par les autres membres de la cellule, qui se terrent eux aussi. Par petits groupes, ils vont de planque en planque, dans la banlieue de Bruxelles. La dernière se situe à Forest, une commune de Bruxelles, où il se trouve avec six autres terroristes.

Le groupe décide alors de se scinder : Mohamed Abrini, Najim Laachraoui (l'un des kamikazes de Bruxelles) et Osama Krayem (soupçonné d'avoir rénoncé à se faire exploser à la dernière minute lors des attentats de Bruxelles), rejoignent une dernière planque, d'où ils partiront pour commettre les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles et Zaventem. Lors de son arrestation, le 9 avril, Mohamed Abrini a reconnu être "l'homme au chapeau" qui poussait une bombe sur un chariot ce jour-là. Sa cavale aura duré trois semaines de plus que celle de Salah Abdeslam et s'est achevée à Anderlecht, à quelques kilomètres de la dernière planque de son ami d'enfance.

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