Goncourt des Lycéens 2021 : en immersion dans une classe qui élit son livre préféré

Le Prix Goncourt des Lycéens sera dévoilé jeudi 25 novembre après de longues délibérations régionales puis nationales. Durant deux mois des élèves de toute la France ont lu assidûment la sélection réalisée par l’Académie et ont pu discuter avec les auteurs. Nous avons assisté à l'une de ces rencontres, dans un lycée parisien. 

Article rédigé par
Camille Bigot - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Les élèves du Lycée Charlemagne à Paris, ainsi que leurs professeures.  (Camille Bigot)

Pour sa 34e édition, 56 classes participent cette année au Prix Goncourt des Lycéens, l'une des récompenses littéraires les plus prisées. A chaque rentrée - depuis 1988 - des élèves de la France entière ont l’opportunité de lire l’intégralité de la sélection confectionnée par l’Académie, avant de choisir leur lauréat en octobre. Deux mois seulement pour parcourir les lignes de quatorze romans exigeants. Plusieurs étapes émaillent le processus de sélection orchestré depuis toujours par la Fnac, principale organisatrice de l'événement. L'une d'elles, la discussion des classes avec les auteurs, vient d'avoir lieu dans les établissements participants. Nous avons assisté à celle qui s'est déroulée au lycée Charlemagne cette semaine dans le Marais à Paris.

"On n'y arrivera jamais" 

Le lycée, lui aussi, a dû subir une sélection drastique pour être de la partie. "Avec mon établissement, j’ai monté quatre dossiers avant que ça fonctionne", s’exclame Marie-Lyse Dubois, professeure documentaliste. 1h30 de cours a été ajoutée à l’emploi du temps de la seconde 4, choisie pour participer à l’aventure. "Nous avons aussi créé un club Goncourt pour les plus motivés", précise Marie-Lyse Dubois.

Au départ, l’idée de lire autant d’ouvrages en si peu de temps effraie, "les élèves m’ont regardée en me disant ce n’est pas possible, on n’y arrivera jamais". C’était sans compter sur l’enthousiasme de la professeure, souvent qualifiée de formatrice "passionnée"… même par ses inspecteurs. Chacun lit à son rythme, mais elle exige que deux à trois romans soient empruntés par élève. "Moi, j’en ai lu six", précise Simon. "D’autres élèves sont même montés jusqu’à dix", assène Marie-Lyse Dubois.

Des auteurs vivants

Pour les convaincre, elle met en place des ateliers de critique littéraire, un journal du Goncourt, et organise même des débats enregistrés. "On a demandé au prof de physique de nous prêter ses micros", s’amuse-t-elle. "On les a posés au milieu des tables, et puis on s’est mis à parler de ce qu’on avait lu", ajoute Bastien, un lycéen. Finalement, les uns et les autres se recommandent les livres qu’ils ont préférés. Résultat, certains auteurs sont davantage lus que leurs concurrents. C’est le cas du roman de Patrice Franceschi, S’il n’en reste qu’une. Il aborde le combat des guerrières kurdes contre Daech. "Je ne pensais pas que j’allais aimer un livre sur la guerre, en fait j’ai adoré", confie Ibtissam.

Le sujet est d’actualité, un paramètre qui séduit les lycéens habitués à lire des romans d’un autre siècle. "On commence en 6e avec l’Antiquité, puis on avance dans le temps", raconte Yaëlle. Sans jamais arriver à la période contemporaine :  "Avec ce prix on découvre que lire, et surtout à l’école, n’égale pas toujours à lire Voltaire !". Et les auteurs du prix Goncourt ont une particularité… Eux sont vivants. Ils sont même allés à la rencontre des jeunes à travers des visioconférences collectives - Covid oblige - organisées du 12 au 17 novembre, et suivies attentivement par le Lycée Charlemagne.

Une rencontre nationale avec les auteurs

Projecteur dégainé, écran descendu, salle disposée en U géant, les 36 élèves de la seconde 4 écoutent dans un silence quasi religieux les auteurs qui défilent. Chacun revient sur son processus de création grâce à des questions posées à distance par des lycéens d'autres établissements. Salomé, une élève du Lycée La Croix Rouge à Brest, prend le micro. "Votre démarche est-elle féministe ?", demande-t-elle à Patrice Franceschi.

Dans la classe du 4e arrondissement de Paris, les stylos Bic grattent les feuilles de papier. A la fin de la séance, tous applaudissent frénétiquement. "C’est le seul à avoir eu cette ovation", glisse malicieusement la professeure documentaliste. Mais Yaëlle, elle, est un peu déçue. Même si la discussion autour des sources d’inspiration de l’auteur l’a intéressée, elle aurait aimé en apprendre davantage sur le roman en lui-même. L’écriture, peut-être. "Moi, je l’aime", souffle Ibtissam, avec une intonation de groupie. "Les voir en vrai brise le mythe du vieil auteur avec sa petite tasse de café et ses lunettes descendues sur le nez", se réjouit Paola.

Les élèves du Lycée Charlemagne à Paris, devant la conférence de Tanguy Viel, auteur de "La fille qu'on appelle", aux Editions de Minuit.  (Camille Bigot)

Des questions exigeantes 

"On découvre le livre en deux temps. D’abord par la lecture, puis avec l’auteur. C’est drôle de voir sa personnalité, comment il a écrit son livre, sa démarche, etc", sourit la jeune fille. De l’autre côté de l’écran, si les écrivains feignent l’assurance, certains sont parfois désarçonnés par les questions de leurs jeunes lecteurs. "Il y a deux ou trois fois où je me suis surprise à me dire : mais ils ont raison, il y des choses que je n’avais pas vues dans le texte ! Ça vous oblige à y réfléchir de nouveau, avec un regard complétement différent", s’étonne Clara Dupont-Monod, autrice de S’adapter. Selon elle, les interrogations des lycéens sont "très souvent du calibrage de celles des médias".

Ils sont plusieurs auteurs à être touchés par sincérité et la franchise des élèves. "Ils sont droits, ils sont directs, ce sont des questions sans filtre", analyse Lilia Hassain, qui signe Soleil Amer. "Aucun adulte ne m’a demandé clairement si j’avais été victime de racisme, eux l’ont fait", ajoute Louis-Philippe Dalembert (Milwaukee Blues). Leur lecture diffère aussi de celles de leurs ainées. Yaëlle se rappelle avoir recueilli des soupirs de la part d’adultes à qui elle a raconté lire du Christine Angot. "Ils n’aiment pas le personnage, moi je ne la connais pas. Ils jugent, mais dans ces cas-là, on ne se concentre plus sur le livre. Moi, j’en parle avec neutralité."

"L'espoir d'une humanité meilleure"

Les sujets semblent aussi les atteindre différemment. Clara Dupont-Monod a décelé, à travers les questions des lycéens, une approche plus tendre et souple du handicap, thème de son roman. "Ça me change de toute une communauté d’adultes, et notamment administrative, qui voit les êtres différents d’abord comme des problèmes." Louis-Philippe Dalembert s’intéresse quant à lui à la manière dont les jeunes s’emparent des luttes contre les discriminations. "Qu’ils puissent être intéressés par un livre comme le mien (qui traite des discriminations raciales, ndlr) me parle, me touche, mais me laisse aussi croire qu’il y a encore de l’espoir pour une humanité meilleure."

Les délibérations auront lieu en deux temps, d’abord au niveau régional, puis national, à Rennes, le 25 novembre, jour de la révélation du lauréat. Quand on demande aux lycéens de Charlemagne s’ils réalisent le rôle qu’ils tiennent dans ce prix littéraire - le plus prescripteur de France - ils répondent qu’ils sont trop jeunes pour s'en rendre compte. Bastien réfléchit et conclut sans sourciller : "en fait, on a juste envie de choisir quelque chose de juste."

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